Vivement le futur “jusqu’où iriez-vous?”
Dédié aux habitants de l’Interface des futurs, Futuroscope, Poitiers, juin 1998
Le 11 Mai 1997 se jouait à New York une partie d’échecs peu ordinaire : un homme opposé à une machine. Garry Kasparov, champion du monde des échecs, génie dans son domaine, affrontait dans un duel, Deeper Blue, un ordinateur d’IBM capable d’analyser 200 millions de positions de jeu en une seconde. L’événement ce jour là , c’est que Kasparov est tombé devant un Deeper Blue héroïque, bien décidé à sonner le glas de la supériorité du raisonnement humain.
Révolution ? N’extrapolons rien trop rapidement. Après tout, ce Deeper Blue ne sait ni lire, ni écrire. Trouver une énigme, philosopher aussi élégamment que Platon et encore moins, penser pour être. Et puis, diraient certains, c’est qu’un bulldozer du calcul. IL ne pense pas, il calcule.
Mais enfin, tout de même, il est venu à bout d’un homme dans une épreuve qui symbolise l’intelligence. Peu importe la méthode, les schémas utilisés par Deeper Blue : Il s’est montré supérieur à un génie humain au jeu des échecs. Il y a ainsi ceux qui considèrent ce 11 Mai 1997 comme une date très significative pour l’humanité, voire historique. D’autres visionnaires seraient même tentés de reprendre les paroles de Neil Armstrong, posant ses pieds sur la Lune en 1969 : « Petit pas pour Deeper Blue, grand pas vers l’ère de la Machino-sapiens » .
En fait, la civilisation humaine s’est employée jusqu’ici, à développer des outils et des machines, capables d’opérer (avec plus de précision et de rapidité) des tâches purement mécaniques, dans les plantations, les fermes, les ateliers, les usines. Pourtant, depuis l’invention de la machine à calculer de Babbage au 19e siècle, le développement de l’ordinateur dans les années 40, chercheurs et ingénieurs ne désespèrent guère de dupliquer l’intelligence humaine sur des machines. Et pourquoi pas, de fabriquer un jour une machine capable de voir, d’entendre, de parler, de modifier elle-même son comportement en fonction de l’environnement, peut-être même de penser comme l’imagina Alan Turing, l’un des pères de l’informatique et l’intelligence artificielle.
Ne soyons cependant pas si optimistes (ou inquiets pour certains !). Une machine capable de penser n’est sans doute pas dans un horizon si proche. Mais, tout de même, il est indéniable que les progrès technologiques accomplis ces dernières années convergent vers des machines qui pourront être capables de reproduire de nombreux aspects du comportement ou des traits humains : la parole, la vision, le sens commun, l’émotivité… Peu importe les schémas et l’architecture qu’elles utiliseront pour y arriver. Il convient quand même de reconnaître qu’en réalité, si l’ordinateur a provoqué tant de mutations dans notre société, c’est en grande partie parce qu’il a pu simuler certains aspects découlant de l’intelligence : la mémoire, la capacité de raisonner, la capacité de communiquer.
Aujourd’hui, les agents intelligents sont capables d’apprendre, d’utiliser leurs expériences antérieures. Le projet CYC de Douglas Lenat au MIT permettra à ces agents de disposer du sens commun. Ils sauront qu’une personne malade doit consulter un médecin, ou qu’une eau chaude brûle. Les chercheurs en intelligence artificielle mettent au point des algorithmes dits génétiques. Ils conduiraient à des machines capables de créer elles-mêmes leurs programmes.
Les performances de la reconnaissance vocale et visuelle, augmentent, tirant partie de l’évolution remarquable de la puissance des machines. Dragon system commercialise des programmes qui permettent d’insérer des commandes vocales dans des applications. On parle même chez Microsoft d’interface conversationnelle. Elle permettra de dialoguer avec la machine par la parole. Les chercheurs du MIT ont récemment construit une salle intelligente (intelligent room). Ses murs sont équipés des systèmes de traitement du son qui lui permettent de prendre des ordres donnés par la parole. Les murs de la salle intelligente jouent un rôle complémentaire en affichant d’autres informations (une carte par exemple).
Bill Gates, acteur clé de l’évolution de la micro-informatique, a construit une maison gérée par un ordinateur : «vous franchissez le seuil et épinglez immédiatement un badge électronique sur vos vêtements, explique t-il. Grâce à lui, la maison sait qui vous êtes et où vous vous trouvez. Elle se sert de cette information pour essayer de satisfaire, voire d’anticiper vos désirs le plus discrètement possible. (..) Selon les clés électroniques que vous aurez, ma maison mettra certains équipements à votre disposition ».
Les robots-chirugiens sont expérimentés dans les laboratoires aux Etats-Unis. Certains constructeurs automobile fabriquent des voitures sans conducteur qui lors de leur expérimentation ont parcouru seules des centaines de kilomètres à des vitesses élevées.
Mais le plus impressionnant reste à venir. Si vous êtes prêts pour le voyage, plongeons dans le futur et découvrons la boîte des projets des chercheurs et industriels à l’horizon 2030:
Utilisation de la conductivité du corps humain pour transmettre des informations, ordinateur commandé par des impulsions du cerveau humain, ordinateur capable de créer lui-même ses programmes, machine capable de reconnaître les mouvements du corps humain.Vulgarisation des robots-pompiers, robots-policiers, robots-soldats, robots-animaux de compagnie, insectes artificiels.Cerveau artificiel, nerfs artificiels, oreilles artificielles, yeux artificiels, micro-navettes téléguidées pour intervenir dans les vaisseaux sanguins, robots-chirurgiens,Robots humanoïdes(souvenez-vous de Fondation Foudroyée, ce roman de fiction d’Isaac Asimov dans lequel les héros sont des… robots, Trevize l’humain n’arrive plus à distinguer si Novi est une femme ou un robot).
Alors, ‘’jusqu’où irez-vous ?’’ Peut-être là où s’arrête l’imagination humaine. Septique ? Alors seriez-vous peut-être ce paisible citoyen du 16è siècle qui apprend comme une révélation suprême que l’homme est allé sur la Lune, qu’il traverse les océans en une heure avec des «objets volants »?
Evidemment, il est toujours difficile de maîtriser tous les paramètres qui déterminent les sauts technologiques majeurs. Et prédire l’évolution des technologies reste un pari fort dangereux. Imaginez qu’à la fin du 19e siècle un responsable du bureau des brevets d’invention américain affirma que ce bureau n’aurait plus bientôt sa raison d’exister, car « tout ce qui peut être inventé l’a déjà été »ou Charly Chaplin qui paria fort sur la débâcle des ‘’talk movies’’ ou même Bill Gates qui sous-estima la poussée de l’Internet.
Mais, il apparaît indubitablement au vu des progrès actuels, que les machines de demain n’auront pas seulement des facultés mécaniques. Elles seront dotées d’une certaine forme d’intelligence (pas nécessairement une reproduction de celle de l’homme), la faculté d’avoir leur propre perception de l’environnement et de décider. La réflexion utile qui est plus que jamais indispensable est celle de savoir comment intégrer positivement ces technologies dans l’échelle des valeurs humaines. Devraient-elles être Robocop, le policier robot presqu’invulnérable, dévoué à la défense de la loi et la protection des citoyens ? Ou les machines de Terminator qui finissent par engager une bataille effroyable contre leurs propres créateurs afin d’asservir ces derniers ? C’est aux hommes de décider.
Tout de même, orgueil humain de côté, bravo Deeper Blue. Et vivement le futur!