Réflexion sur l’intelligence artificielle
Jusqu’où peut aller l’intelligence artificielle? Une machine capable de s’adapter, d’apprendre, de créer elle-même ses schémas de raisonnement à partir de quelques postulats, peut-elle se forger une personnalité tout à fait inattendue pour L’homme (comme Hal de ‘2001, L’Odyssée de l’espace”)? Peut-elle être “consciente” de son existence au point de la défendre (en neutralisant L’homme)? Dans le robot qui rêvait, d’Isaac Asimov, un robot prend conscience de l’existence de ses semblables, des souffrances que les hommes leur infligent et se propose alors de les défendre. Le thème de l’intelligence artificielle est régulièrement repris dans les romans et les films (dont le plus récent, AI de Steven Spielberg pose la questions des relations éventuelles entre l’homme et la machine intelligente à son image). L’intelligence artificielle amplifiera les multiples aspects de notre civilisation. Les générations futures, devraient veiller à ce que cette amplification ne porte que sur les aspects positifs.
Intelligence artificielle: un impératif pour l’évolution technologique
L’intelligence artificielle se pose comme un impératif pour les innovations technologiques de ce siècle naissant. Les défis qui se poseront à l’homme dans les prochaines décennies (environnement, exploration de l’espace…) exigent le développement des technologies qui n’apportent plus uniquement la précision mécanique ou la puissance calculatoire, mais intègrent un certain degré d’intelligence. Par exemple, les systèmes permettant d’explorer des environnements hostiles (planètes, fonds sous-marins…) doivent être capables de s’adapter, de gérer eux-mêmes des paramètres imprévus sans une intervention humaine. Si un robot envoyé sur Mars était entièrement téléguidé depuis la terre, il ne réagirait pas à temps face à une contrainte subite et inattendue, dans la mesure où sa communication avec la terre prendrait plusieurs minutes. De même un robot utilisé pour intervenir dans un incendie (robot-pompier) aurait une efficacité limité s’il ne pouvait s’orienter lui-même dans les pièces incendiées, discerner des objets, reconnaitre un homme et le retirer du feu.
La nécessité de l’intelligence artificielle se pose aussi par rapport à l’intégration même des nouvelles technologies dans l’ensemble de la société. Après les centres de recherche et les entreprises, l’ordinateur pénètre aujourd’hui dans les foyers, les écoles… L’essor de ce mouvement est lié à une approche de l’ordinateur basée avant tout sur l’interactivité et la convivialité, qui s’exprimeraient par exemple par des interfaces utilisant le langage, et la capacité des programmes à interagir avec un utilisateur pour rechercher en symbiose des solutions à ses problèmes. L’ordinateur entre dans les maisons pour informer, distraire, éduquer, résoudre des problèmes qui se posent à l’univers quotidien de ses utilisateurs. Il ne peut pleinement remplir ces fonctions que s’il est capable de s’intégrer dans l’univers non formalisé que constitue notre société.
Un exemple illustratif de la nécessité de l’intelligence artificielle est donné par le problème de la recherche et du filtrage de l’information sur les nouveaux outils de diffusion de l’information que représentent les CD-ROM, les DVD et l’Internet. Le volume d’informations disponibles sur un dictionnaire ou un encyclopédie multimédia, ou sur l’Internet est tel qu’il est indispensable de disposer des outils permettant de retrouver une information pertinente parmi des millions d’autres. Mais, ces outils ne peuvent être efficaces que s’ils parviennent à comprendre le contenu de ces documents afin de mieux les classer, ce qui n’est pas la démarche actuelle des moteurs de recherche. Les jeux multimédias seraient encore plus attractifs s’ils intégraient des techniques de l’intelligence artificielle qui leur donneraient la capacité de renouveler constamment leurs schémas d’opérations.
L’intelligence artificielle sera aussi d’un apport considérable pour résoudre d’autres problèmes qui se posent à notre société. Un système intelligent doté des fonctions avancées de reconnaissance visuelle et de langage, pourrait guider un aveugle en le renseignant (par la voix) sur les obstacles, leur nature et leur configuration, diminuant ainsi sa dépendance. Un sourd verrait s’afficher en temps réel sur des lunettes spécialisées, le texte correspondant aux phrases prononcées par son interlocuteur. Une voiture intelligente saura que son propriétaire est victime d’un braquage et alertera aussitôt la police sans que les braqueurs se doutent de quelque chose. L’intelligence artificielle constitue donc une nécessité majeure pour les progrès technologiques futurs. Sa portée dans l’organisation de la société et la vie quotidienne des individus est importante. Elle permettra d’établir un nouveau partenariat homme-machine davantage
basé sur la collaboration.
Une nouvelle relation homme-machine
Les progrès actuelles sur l’architecture des matériels et des programmes, la puissance continue des microprocesseurs, etc. montrent indubitablement que la machine du 21è siècle sera apte à simuler de nombreux aspects de l’intelligence humaine: le langage, la faculté d’apprendre, de s’adapter à des paramètres variables, de prendre des décisions. L’intelligence sera dans la plupart des objets, petits ou grands qui seront à notre porté dans les maisons, les bureaux, les voitures ou simplement dans la routes. Ces objets intelligents utilisés dans notre environnement quotidien modifieront de manière fondamentale la relation homme-machine.
Une machine capable de converser et de prendre des décisions ne saurait être considérée comme un exécutant ou un esclave mécanique, mais comme un collaborateur pour l’homme. Il apparaît donc nécessaire que s’établisse pour les nouvelles générations, un nouveau rapport avec la machine, basé sur le partenariat et la coopération. Même si l’homme doit exercer le contrôle ultime sur la machine, il doit accepter de considérer celle-ci comme un compagnon capable d’apprendre, un compagnon par lequel il peut aussi apprendre et qui peut le surpasser dans certains domaines . Ceci, bien interprété, ne saurait être considéré comme une concurrence faite à l’homme par la machine, mais comme une complémentarité et une possibilité pour l’homme de se consacrer à d’autres tâches comme nous le verrons dans la suite L’intelligence artificielle implique aussi des mutations dans le travail, l’organisation de l’activité humaine. Celle-ci déjà rendue moins mécanique par les machines actuelles sera portée vers des tâches de créativité, d’exploration plus accrue de l’univers et de recherche fondamentale.
Un robot utilisé pour une fonction mécanique déplace l’activité de l’homme du physique à l’intellect puisque son nouveau rôle se ramène à organiser (programmer)le robot et le contrôler. Mais si le robot est intelligent le niveau d’intervention de l’homme dans l’activité du robot diminue, dans la mesure où celui-ci peut modifier lui-même son comportement à partir de ses expériences antérieures et d’un modèle réduit de raisonnement ou d’opérations que lui transmet l’homme. On peut ainsi imaginer dans le futur des usines entières, des fermes et des plantations fonctionnant seules sans un contrôle important de l’homme. Il semblerait dans ce cas que notre civilisation pourra plus être portée vers les arts, la recherche fondamentale, l’exploration de l’univers, la pensée.
Lors du forum international utopi@ à Hornu en Belgique, consacré à l’utopie, nous avons imaginé une cité utopique (ISANY) dans laquelle les hommes laisseraient toute l’activité de production des biens et services à une communauté organisée de robots intelligents. Les robots produiraient l’énergie, l’eau, la nourriture, les biens industriels et certains services, et les distribueraient de manière équitable à tous les hommes. La communauté de robots cohabiterait avec les hommes. Des interfaces existeraient entre celle-ci et les responsables de la cité. Dans cette cité, il y aurait pas de travail dans le sens de l’emploi salarié. L’homme libéré des tâches de production pourrait alors se consacré à sa famille, à la pensée, à l’écologie, à l’exploration de l’univers.
Des objets intelligents pour demain
L’évolution soutenue des performances de l’ordinateur (capacité de stockage, vitesse, performances multimédia…) va permettre le développement d’une nouvelle génération d’applications s’appuyant sur des structures algorithmiques complexes (algorithmes génétiques…) et disposant d’une grande flexibilité. Ces applications utiliseront des interfaces conversationnelles pour dialoguer avec l’homme par la voix, et seront capables d’apprendre, de modifier elles-mêmes leurs fonctions, de résoudre des problèmes qui n’ont pas forcement une représentation arithmétique ou logique (comme la plupart des problèmes quotidiens), et qui dépendent d’un nombre considérable de variables.
Ces progrès serviront de base au développement d’objets intelligents qui peupleront notre univers quotidien au milieu de ce siècle: voiture sans conducteur, robots-policiers, robots-pompiers, créatures virtuelles simulant le comportement humain dans les univers virtuels des jeux. La maison de demain est loin d’un assemblage de murs de gravier. Elle sera l’équivalent d’un ordinateur à base de structures massivement parallèles, ou peut-être de puces optiques et quantiques, qui lui donneront une puissance de traitement, plusieurs milliers de fois supérieure à celle de ordinateurs actuels. Cette puissance permettra d’atteindre des performances remarquables pour la reconnaissance visuelle ou vocale, permettant ainsi à la maison de recevoir et répondre à des sollicitations par la voix, à travers des murs équipés de dispositifs de traitement sonore. En plus des tâches comme la gestion du système de sécurité, la gestion intelligente de l’éclairage, des tableaux électroniques à base d’écrans ultra-plats, la maison fournira des synthèses d’informations personnalisées recueillies sur le réseau interactif et haut débit sur lequel elle sera connectée (avec des millions d’autres). Elle arpentera ce réseau pour faire des achats, régler des factures, prendre des rendez-vous pour ses occupants. La maison sera une banque d’information regroupant des encyclopédies, atlas, documents vidéo et livres numériques. Cette banque s’enrichira â travers le réseau et la collaboration de la maison avec les agents intelligents présents sur d’autres machines (intelligence artificielle distribuée). La voiture. le bureau, l’ordinateur de poche (résultat des progrès des nanotechnologies) et la maison seront interconnectés. La maison du futur servira à travailler (télétravail). Grâce aux logiciels éducatifs (dit Accompagnement Didactique intelligent) qu’elle possèdera, elle pourra contribuer à l’éducation des enfants.
L’ordinateur de demain
L’ordinateur se distingue singulièrement de tous les outils et machines créés par l’homme depuis les temps préhistoriques jusqu’à nos jours. Ce qui fonde cette différence - et le nouveau paradigme socio-économique et culturel qui en découle -, c’est son aptitude à simuler certains aspects de l’intelligence humaine.
L’ordinateur possède la mémoire. Il peut emmagasiner des quantités importantes d’informations, jusqu’à des détails infimes, grâce à des supports de stockage (disque dur, DVD, etc.). Les limites des capacités de cette mémoire sont repoussées au fil des années dans les laboratoires. Les supports de stockage atteignent des capacités de l’ordre du To (Tera octets) de quoi stocker toute la connaissance écrite de notre civilisation.
L’ordinateur peut dialoguer avec l’homme (interactivité). Les techniques de reconnaissance vocale et visuelle en cours de développement vont considérablement simplifier l’interaction homme-machine, en permettant un mode de dialogue plus naturel :à la voix, l’expression faciale, les gestes, etc. Une nouvelle génération de logiciels utilisant des interfaces dites conversationnelles permettra à la machine d’exécuter des tâches à partir des commandes vocales données par l’utilisateur, et communiquer les résultats de son traitement par la voix.
L’ordinateur possède aussi la faculté de raisonner, bien que ce soit de manière calculatoire. Il peut ainsi résoudre des problèmes complexes, qui échappent parfois au cerveau humain : le calcul mathématique appliqué à des domaines comme la gestion ou l’ingénierie, l’organisation des données et leur traitement. La puissance croissante des ordinateurs qui est liée à celle des processeurs (qui double tous les 18 mois selon la loi de Moore) et au développement de nouvelles structures de traitement (traitement parallèle, réseaux neuronaux), lui ouvre un champ d’applications plus complexes, qui requièrent un niveau élevé d’analyse et de compréhension, et, qui pour l’homme, ne se ramènent pas à des calculs algébriques. Par exemple, voir, entendre, parler, auto-modifier son comportement en fonction de l’environnement.
Le grand défi de l’ordinateur dans les années à venir reste l’intelligence. Bien que se situant au cœur même de la naissance de l’ordinateur, la volonté de reproduire l’intelligence humaine ou le cerveau humain sur des machines se heurtent à de nombreux problèmes qui ne seront pas résolus d’ici une dizaine d’années. Cependant des avancés significatives seront faites en s’appuyant sur la puissance des ordinateurs pour créer des applications simulant de nombreux aspects de l’intelligence humaine.
La récente victoire au jeu des échecs de Deeper Blue (un ordinateur d’IBM capable d’analyser 250 millions de positions de jeu en une seconde) sur Garry Kasparov (champion du monde des échecs) montre que même en n’opérant pas exactement comme l’homme, l’ordinateur, s’il est suffisamment puissant peut exécuter des tâches dont l’approche (par l’homme) ne fait pas en principe appel à des calculs algébriques : la perception, le langage, l’audition…
Il y a un enjeu notable pour la culture humaine. Parce que s’il peut s’intégrer dans les maisons, entendre et parler, reconnaitre des formes (reconnaissance visuelle) et résoudre des problèmes de la vie quotidienne d’un individu, l’ordinateur devient dans un sens une entité sociale, qu’il faudra considérer autrement qu’un amas mécanique.