L’ordinateur à 10 dollars : réduire les coûts pour quel usage ?

La fracture numérique suscite ces dernières années des initiatives technologiques et commerciales généreuses qui ambitionnent de réduire le coût de l’ordinateur afin de le mettre à la portée des plus pauvres. Après le PC à 100 dollars de Nicholas Négroponte du MIT, soutenu par des entreprises comme AMD (processeurs), Red Hat ou Google, le ministère indien des ressources humaines vient d’annoncer qu’il mettra à la disposition des élèves, d’ici deux ans, un PC à 10 dollars ! Si les caractéristiques et les performances de ces ordinateurs se sont pas encore détaillées, ses concepteurs, plus optimistes que certains analystes qui doutent d’une réduction aussi importante des coûts en l’état actuel des technologies, estiment qu’ils seront pleinement fonctionnels. Le projet indien rejoint ceux d’Intel et de Microsoft qui ont aussi décidé de faire un geste en faveur des plus pauvres : en avril dernier, Bill Gates, le patron du leader mondial des logiciels, annonçait qu’il allait vendre à trois dollars seulement un pack constitué d’une version allégée de Windows et d’autres logiciels dans les pays en voie de développement (offre baptisée “Microsoft Student Innovation Suite”) ; Intel annonce un PC autour de 175 dollars. Bien évidement, ces initiatives, qui ont, pour certaines, plus ou moins des arrières pensées commerciales, ne doivent pas faire oublier la gratuité complète (0 dollars !) de nombreux logiciels libres dont Ubuntu (et sa suite éducative EduUbuntu) ; ces logiciels que j’ai adoptés depuis près de deux ans peuvent permettre de réduire considérablement les coûts d’informatisation dans les pays pauvres.

Pour revenir aux PC à 10 ou 100 dollars, j’ai eu l’opportunité d’assister à une présentation par Nicholas Négroponte de son projet « un ordinateur portable pour un enfant – One Laptop Per Child (OLPC) », au cours d’une conférence à l’Unesco à Paris il y a quelques années. Je n’ai pas partagé l’engouement que cette initiative a suscité, même si je salue la philosophie qui la sous-tend (réduire la fracture numérique). Je reste aujourd’hui encore réservé et plutôt sceptique quant à ses chances de s’imposer sur les marchés des pays visés.

Car, les projets de PC à 10 ou 100 dollars, bien que construits autour de la vision généreuse de répondre à la difficulté d’accès aux TIC dans les pays pauvres, comportent à terme des limites, dès lors que l’on pose les enjeux de ces technologies en terme de maîtrise et d’appropriation des usages sociopolitiques, économiques et culturels qui seront probablement structurants pour les organisations et les individus : e-learning, réseaux sociaux, commerce électronique, etc. Or, il ne faut pas perdre de vue que l’accès à certains de ces usages ou applications peut être conditionné par les capacités des outils utilisés. Par exemple pour lire convenablement des fichiers vidéos (qui peuvent être des supports de cours d’une formation à distance) il faut une machine avec des caractéristiques multimédias. Aussi, la question quel accès pour quels usages devient essentielle. Elle est d’autant plus importante que les besoins en performances matérielles des applications informatiques sont sans cesse croissants. Dans le cas des PC à 100 ou à 10 dollars, c’est en bridant les performances des PC que l’on parvient à une réduction importante des coûts : le laptop à 100 dollars est doté d’un processeur à 512 Mhz – soit le ¼ de la puissance actuelle des ordinateurs personnels et 256 Mo de RAM ; le disque dur est inexistant et est plutôt remplacé par une mémoire flash de 1 Go. Cette offre technologique limitée (en décalage avec l’évolution croissante des performances des matériels et logiciels informatiques) résout par conséquent le problème de l’accès sans garantir l’utilisation de nombreuses applications sociales, économiques ou culturelles qui émergent sur Internet ; les plates-formes éducatives, les applications du Web 2.0, les outils comme Myspace, Second Life, Google Maps, etc. qui combinent la vidéo, le son, les images de synthèse et demandent plus de puissance aux ordinateurs clients. La question qu’il faudrait se poser est de savoir si ces offres à très bas prix permettront d’utiliser ce type d’application. Sinon, ne risque t-on pas de substituer une fracture (l’accès) par une autre (les usages) ?

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