Le défi écologique : la dette et le développement contre la nature ?

Alors qu’il exprimait les réticences de son pays au projet de création d’une Organisation des Nations unies pour l’environnement (ONUE), idée chère au Président français Jacques Chirac, le Président brésilien Lula da Silva s’est violemment insurgé contre l’attitude des pays riches qu’il qualifie de malins, car, déclare t-il, « ils édictent des normes de déforestation après avoir détruit leurs propres forêts ». Lula cite une étude de l’Institut brésilien de recherche agronomique qui démontre que l’Europe n’a conservé que 0,3% de sa forêt depuis 8000 ans contre 69% pour son pays, ce qui donne à ce dernier, plus qu’aux pays riches, une autorité morale et politique en matière d’environnement. Il semble que les propos vifs du Président brésilien cache l’inquiétude de son pays de voir les critères écologiques introduits dans les négociations futures de l’OMC, des critères qui risqueraient, selon lui, d’entraver le développement de son pays. Il rejoint là le discours de l’Inde et de la Chine par rapport au protocole de Kyoto.

Même s’ils ne sont pas toujours aussi acerbes (et clamés tout haut), il faut reconnaître que les propos de Lula sont assez largement partagés dans la plupart des pays en développement qui disent grosso-modo que « nous ne pouvons pas payer pour la dégradation de l’environnement dont nous ne sommes pas historiquement responsables ». C’est en réalité sur cette ligne que se situe le Président gabonais, Omar Bongo, lorsqu’il réclamait, dans son discours au Sommet sur les forêts de Brazzaville en 2005, le versement des compensations aux pays d’Afrique centrale contre la préservation de leurs forêts (« la dette contre la nature ») : « Nous n’avons pas décimé notre patrimoine forestier pour avoir l’argent qu’il nous aurait normalement rapporté (…) A ce jour, nos Etats ont su préserver ce patrimoine de l’humanité sans compensation (…) Il serait donc juste et équitable que la Communauté internationale reconnaisse les efforts de conservation consentis pour le bien commun par nos populations au cours des générations. Nous ne demandons pas qu’on nous fasse l’aumône, nous demandons compréhension et réclamons justice » déclarait-il.

Ce discours auquel les pays riches sont loin de souscrire, montre bien que les négociations internationales sur le défi écologique sont loin de sortir des impasses. Même si un consensus s’établissait au Nord (entre les Américains et les Européens), la partie s’annonce encore plus serrée dans les années à venir, entre le Nord qui peine à reconnaître les enjeux et la dimension sociale de ce problème (c’est-à-dire que le défi environnemental est étroitement lié au défi social dans les pays en développement), et le Sud qui, clamant à la fois son droit au développement et le devoir du Nord de résoudre les problèmes environnementaux dont il est considéré comme le principal responsable, se retranche, souvent abusivement, sur la pauvreté, au risque de tomber dans le piège du chantage à l’environnement.

Certes, je soutiens l’idée qu’il est hautement improbable d’atteindre des objectifs de conservation des ressources naturelles et de préservation de l’environnement dans les pays en développement si les impacts sociaux voire culturels n’étaient pas sérieusement pris en compte, ce qui n’est manifestement pas le cas depuis la première conférence internationale sur l’environnement de Stockholm en 1972. Cependant, bien que justifié, le souci des pays émergents de défendre l’impératif socio-économique dans le débat sur l’environnement ne devrait pas suggérer implicitement une opposition entre l’environnement et leurs perspectives de développement. Si leurs politiques de développement économique et social sont construites sur cette opposition, alors ils s’engagent dans une répétition tragique des erreurs commises par l’Occident dans sa construction du « progrès ». C’est un retour en arrière, une erreur historique et morale qui n’est pas moins grave que celle des pays riches. Alors que le Sud a justement l’opportunité de montrer que, comme le firent ses peuples dans le passé, il n’est pas impossible de vivre sur notre planète sans la détruire.

En lisant le discours du Président Bongo, je crains un glissement rhétorique qui consisterait à faire rentrer la préservation des ressources naturelles et de l’environnement dans le catalogue des causes de la pauvreté ! Ce discours surprendrait d’ailleurs plus d’un, car il donne l’impression que les forêts comme le pétrole de son pays ne sont pas exploités. Or, depuis la période coloniale, des dizaines de milliers d’hectares de forêts y ont été exploitées comme ailleurs en Afrique centrale. Mais l’image de grumiers traversant dans la forêt les mêmes routes en piteux état depuis des années, suffit à s’interroger sur l’impact de l’exploitation des ressources sur le développement de la région.

Pour finir je vous propose de lire ces propos de l’ancien ministre brésilien de l’éducation pendant un débat dans une université américaine, lorsqu’un étudiant lui demanda de s’exprimer en tant qu’humaniste et non en tant que Brésilien sur l’internationalisation de l’Amazonie. Des propos à méditer. Je laisse à chacun le soin de faire sa propre opinion.

Au cours d’un débat dans une université américaine en mai 2000, le ministre brésilien de l’Éducation d’alors, Cristovam Buarque fut interrogé à propos de l’idée d’ internationalisation de l’Amazonie. Un jeune Américain lança le débat en disant qu’il espérait la réponse d’un humaniste et non pas celle d’un Brésilien.

“En effet, en tant que Brésilien, je m’élèverais tout simplement contre l’internationalisation de l’Amazonie. Quelle que soit l’insuffisance de l’attention de nos gouvernements pour ce patrimoine, il est nôtre.
En tant qu’humaniste, conscient du risque de dégradation du milieu ambiant dont souffre l’Amazonie, je peux imaginer que l’Amazonie soit internationalisée, comme du reste tout ce qui a de l’importance pour toute l’humanité.
Si, au nom d’une éthique humaniste, nous devions internationaliser l’Amazonie, alors nous devrions internationaliser les réserves de pétrole du monde entier.
Le pétrole est aussi important pour le bien-être de l’humanité que l’Amazonie l’est pour notre avenir. Et malgré cela, les maîtres des réserves de pétrole se sentent le droit d’augmenter ou de diminuer l’extraction de pétrole, comme d’augmenter ou non son prix.
De la même manière, on devrait internationaliser le capital financier des pays riches. Si l’Amazonie est une réserve pour tous les hommes, elle ne peut être brûlée par la volonté de son propriétaire, ou d’un pays.
Brûler l’Amazonie, c’est aussi grave que le chômage provoqué par les décisions arbitraires des spéculateurs de l’économie globale. Nous ne pouvons pas laisser les réserves financières brûler des pays entiers pour le bon plaisir de la spéculation.
Avant l’Amazonie, j’aimerais assister à l’internationalisation de tous les grands musées du monde. Le Louvre ne doit pas appartenir à la seule France .
Chaque musée du monde est le gardien des plus belles oeuvres produites par le génie humain. On ne peut pas laisser ce patrimoine culturel, au même titre que le patrimoine naturel de l’Amazonie, être manipulé et détruit selon la fantaisie d’un seul propriétaire ou d’un seul pays.
Il y a quelque temps, un millionnaire japonais a décidé d’enterrer avec lui le tableau d’un grand maître. Avant que cela n’arrive, il faudrait internationaliser ce tableau.

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