Enjeux des TIC en Afrique : les limites du discours techniciste

Il y a en ce moment un début de polémique sur le système informatisé de gestion des listes électorales au Sénégal, à quelques jours des élections présidentielles. La fiabilité du système, sensé lutter contre les fraudes et garantir la transparence des élections, et qui a coûté 24 milliards de FCFA, est remise en cause par l’opposition qui dénonce la présence de nombreux doublons, ce qui est tout de même surprenant pour un système basé sur l’identification biométrique. Alors que près de 5 millions de personnes se seraient inscrites, le fichier informatisé ne comporterait que 3,4 millions d’inscrits. Près de 9000 Sénégalais ont été systématiquement rejetés par le système, ainsi qu’une grande partie de la population rurale et de la diaspora.

Voila pour les faits, mais pour l’analyse, je pense que le problème ne se situe pas tellement au niveau des dysfonctionnements observés. Car, on sait qu’ils sont propres à des projets de cette dimension, l’important, bien sûr, étant d’apporter rapidement des corrections. On l’a vu aux Etats-Unis, ou dans d’autres pays développés avec des systèmes hautement névralgiques. Donc le fait que ces dysfonctionnements se traduisent aussi rapidement par un débat sur une volonté supposée ou non de trucage des élections montre bien les limites de la vision techniciste autour de laquelle s’articule le discours sur les enjeux des TIC en Afrique, car on voit dans cette polémique que ces technologies ne suffisent pas à établir un consensus politique sur un sujet aussi grave que les élections. Comme je le souligne dans un article récent, la technologie n’est fondamentalement ni un objectif ni une finalité politique ou sociale. C’est un moyen, à côté d’autres (institutionnels, juridiques, etc.), de réalisation du modèle social souhaité par un peuple et ses dirigeants. Affirmer à priori qu’une application informatique (ou des TIC) peut contribuer à un meilleur fonctionnement des institutions, à la gouvernance, à la transparence des élections, est un raccourci rhétorique qu’il faut nuancer. Elle le peut, mais potentiellement, si et seulement si le contexte politique, social et culturel le permet, si les acteurs, en particulier ceux qui gouvernent, ont une volonté réelle d’accepter la transparence et l’alternance. On voit donc ici que le problème ne se situe pas au niveau de la technologie (c’est-à-dire l’informatisation des listes), mais du modèle politique choisi ou imposé à la société (démocratie ou pas ? alternance ou pas ?). Tant que les protagonistes ne seront pas capables (pour des raisons dont je laisserai aux politologues et aux sociologues le soin d’expliquer), d’accepter la victoire de l’autre ou reconnaître leur propre défaite, comme dans les grandes nations démocratiques, aucun système technologique ne sera capable de clore le débat sur la transparence des élections dans les pays africains.

Je voudrais terminer en posant une question à ceux qui installent dans la société africaine l’idée que les TIC suffisent à répondre à des problèmes politiques, économiques et socioculturels dont la complexité est telle que nous n’arrivons même pas à amorcer leur résolution depuis nos indépendances : comment imaginer que l’intégration d’une technologie dans le processus politique puisse venir à bout de la volonté d’un Lansana Conte (Président de Guinée) de se maintenir au pouvoir à tout prix ?

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