Etats-Unis-Chine : une alliance objective contre le climat. Pourquoi un accord contraignant sur le climat n’est pas possible à moyen terme ?

Le Sommet sur les changements climatiques de Copenhague s’est achevé dans une certaine confusion, avec un Accord minimum, non juridiquement contraignant. Il faut souligner que cet accord, dont les contours finaux ont été délimités par la Chine et les Etats-Unis, n’a pas été entériné formellement. A l’heure du bilan, je dirais plutôt que l’intérêt de ce sommet aura finalement été plus géopolitique qu’écologique, car Copenhague a surtout confirmé le poids pris par la Chine (que l’on mesure depuis la crise économique) sur la scène internationale. Désormais, l’axe entre la Chine et les Etats-Unis (que l’on appelle déjà G2) structurera la diplomatie internationale et ses décisions importantes. En tout cas, pour ce qui concerne les négociations sur le climat, le Sommet de Copenhague a clairement montré que leur issue ne dépend plus uniquement que de la position des Etats-Unis mais aussi de celle de la Chine. Or, sous leurs divergences apparentes, ces deux pays ont construit à Copenhague une alliance objective qui a bloqué l’intérêt écologique même de l’accord. Il importe donc de bien comprendre les logiques sous-jacentes, pas toujours affirmées dans les tribunes internationales, qui sous-tendent le tandem Chine-Etats-Unis.

En réalité même si les stratégies de ces deux pays visent des objectifs différents (l’un en quête de leadership économique et géopolitique et l’autre voulant le conserver), elles se fondent sur des logiques similaires qui rendent pratiquement impossible à court et à moyen termes l’adoption et l’application d’un accord ambitieux sur le climat. J’entends par accord ambitieux, un accord contraignant, basé sur les objectifs de réduction des émissions formulés par les scientifiques (1), doté de mécanismes de contrôle et de sanctions (à l’exemple de ceux en vigueur à l’OMC), et intégrant le principe de solidarité entre le Nord et le Sud pour l’adaptation et l’atténuation. Même si un tel accord était trouvé et adopté, je ne miserai pas non plus sur son respect ; le protocole de KyotoW présente un bilan mitigé, il est donc difficile d’imaginer qu’un accord (qui, rappelons le, n’aurait évidement de sens que s’il est contraignant et vise les objectifs écologiques définis par les scientifiques) pris dans son prolongement soit globalement appliqué. On insiste beaucoup sur le fait que les américains n’ont pas ratifié Kyoto, mais il faut aussi de préciser que peu de pays qui ont signé ce protocole ont pu tenir leurs engagements. Le refus des chinois d’accepter tout mécanisme d’inspection ou de contrôle international des émissions de GES (un des points de friction avec les américains à Copenhague) montre bien que certains pays veulent se réserver une marge de flexibilité dans la mise en œuvre d’un éventuel accord contraignant.

Pourquoi il n’y aura pas un accord ambitieux ? Les américains, sans lesquels un engagement international sur le climat n’aurait évidement pas de sens, ne veulent pas prendre le risque d’un changement brutal du paradigme économique actuel – d’où, après tout, ils tirent les leviers de leur superpuissance – imposé par un engagement international, qui les contraindrait à adopter des mesures d’atténuation dont ils présument qu’elles pourraient éroder la compétitivité de leur économie et de leur leadership. Ils préfèrent opérer une transition en douceur et parfaitement maitrisée d’eux-mêmes (c’est très important d’insister sur ce point) vers un paradigme économique écologique ou durable (ce qu’on appelle économie verte), dont ils seraient le moteur et qui leur permettrait de conserver un avantage compétitif leur garantissant le maintien de leur suprématie économique. Or justement, l’écologie ouvre un nouveau cycle industriel et économique qui pourrait déterminer le leadership économique de demain. La stratégie américaine sur le climat se fonde donc uniquement sur un réalisme économique à court et moyen termes et sur des logiques capitalistes classiques qui ont pour but de transformer les contraintes écologiques en aubaines pour leur croissance : plutôt que d’imposer à leur industrie des normes environnementales contraignantes édictées par un traité, ils préfèrent voir dans l’adaptation et l’atténuation aux changements climatiques un nouveau marché. Cette approche est donc très éloignée de l’idéologie écologique originelle qui questionne le modèle consumériste et prône la décroissance. Cette stratégie américaine est déjà implémentée : les américains, tout en refusant de signer Kyoto et tout autre accord international contraignant sur le climat, investissent aujourd’hui massivement dans les technologies vertes (un mouvement appelé “green rush“); après le numérique, la Silicon Valley s’est engagée dans un nouveau cycle d’innovation sur les produits et services verts, (biocarburants, solaire, voitures propres, matériaux de construction écologiques, etc.), réussissant à attirer d’importants capitaux qui parient désormais sur des start-up écologiques, avec l’ambition de faire émerger les Google, les Cisco et les Apple des technologies vertes. C’est ainsi que les Etats-Unis ont déjà pris une avance dans les technologies vertes. Selon une étude du WWF, intitulée « Economie propre, planète vivante » les Etats-Unis, avec l’Allemagne, sont, en termes de revenus générés, les deux principaux bénéficiaires des technologies vertes.

Ces logiques économiques, qui sous-tendent la position américaine depuis des années, sont aussi partagées par les chinois. En effet, autant ils se sont engagés, comme les américains, dans la course aux technologies et à l’économie vertes (selon l’étude du WWF précitée, la Chine se classe en 4e position dans les ventes de ces technologies derrière l’Allemagne, les Etats-Unis et le Japon), autant ils considèrent qu’une reconversion à marche forcée de leur économie, surtout en matière d’énergie (la Chine tire encore 70% de son énergie du Charbon), a un coût qui, selon eux, pourrait entraîner un fléchissement de leur croissance. Ils préfèrent donc, comme les américains, choisir leur rythme, qui ne bouscule nullement les fondements structurels de leur essor économique, même si ceux-ci, (comme le maintien d’une industrie du charbon particulièrement polluante) ont un impact considérable sur l’environnement. Parallèlement, dans une perspective purement économique voire capitaliste, et conscients, comme les américains, de ses enjeux importants, ils se lancent dans la bataille pour tirer partie des opportunités de  la nouvelle économie verte. Ce n’est donc pas un hasard si le programme de relance économique chinois consacre 38% des dépenses prévues aux technologies vertes.

Pour résumer cette analyse, contrairement à l’opinion répandue, les dirigeants et stratèges américains et chinois sont bien conscients de l’impasse écologique vers laquelle se dirige notre planète. Mais ils considèrent que les enjeux et les risques liés à cette impasse se posent, pour eux, à plus long terme. Or, à l’heure actuelle et à moyen terme, ils sont et resteront les deux principaux bénéficiaires du modèle techno-économique qui est le vecteur du réchauffement de la planète et qui est implicitement mis en cause par les textes comme le protocole de Kyoto : les Etats-Unis bien qu’en difficulté sur le plan économique restent la première puissance mondiale ; la Chine a la plus forte croissance au monde et est en passe de ravir la  place de deuxième puissance économique au Japon. Par conséquent, ces deux pays considèrent que leur intérêt à court et moyen termes est de retarder les processus contraignants qui implicitement touchent aux fondations de leur domination pour l’un, de leur quête de développement pour l’autre. La stratégie de ces deux pays est plutôt de déplacer, in fine, les enjeux écologiques sur le terrain économique, à travers les technologies propres. Plutôt que d’adhérer à un à accord international pour lequel ils considèrent n’avoir aucun intérêt national, c’est par les technologies et l’économie vertes, prises dans des logiques capitalistes classiques, qui leur offrent des opportunités économiques, que ces deux pays essayeront de gérer la question des changements climatiques (même l’administration Bush défendait cette vision).

A cette analyse, on pourrait objecter que la question des enjeux économiques (spécifiques aux pays développés) d’un accord contraignant sur le climat se pose aussi bien aux Etats-Unis qu’à l’Europe qui, bon élève de Kyoto, est plus résolue à changer de paradigme. Il y a notamment le risque de décrochage ou de perte de compétitivité des entreprises des pays appliquant cet accord par rapport à ceux ne qui ne respecte pas (des voix dans le patronat français se sont récemment élevés à ce propos). Cependant, il se trouve que pour des raisons géographiques ou spatiales, politiques  (poids des lobbies plus accentué aux Etats-Unis qu’en Europe), culturelles ou de mode de vie (qui tranche avec le mode de vie américain ou « l’american way of life ») la conscience écologique et l’écologie politique se sont plus rapidement imposées en Europe, en particulier en Allemagne et dans les pays nordiques. De sorte que contrairement aux américains, le vieux continent, a pris le risque  stratégique de répondre au défi écologique nonobstant les contraintes économiques potentielles. Cette attitude moralement louable n’est pas partagée par les américains.

Si les technologies vertes constituent à la fois un moyen d’adaptation et d’atténuation, elles ne peuvent pas, seules, enrayer les tendances révélées par les scientifiques, qui arrivent à leur seuil d’irréversibilité. Même si, avec les moyens technologiques et industriels que nous disposons aujourd’hui, les changements de paradigme peuvent s’opérer à un rythme accéléré (comme on l’a vu avec la révolution numérique), il faudra du temps pour que les produits écologiques (véhicules propres, énergies renouvelables, etc.) touchent une masse critique pour en espérer un impact systémique sur les tendances climatiques.

Le problème est que le temps, certains pays du monde n’en disposent plus. Car pour eux ce n’est même plus une question de générations futures. Les réfugiés climatiques existent bel et bien déjà ; à cause de l’érosion de leur côte, 2500 habitants d’une île de Papouasie-Nouvelle-Guinée seront bientôt transférés vers l’intérieur du pays. Les glaciers du Kilimandjaro auront disparu d’ici 15 ans posant un sérieux problème de ressources en eau à des millions d’habitants d’Afrique australe. C’est là naturellement que l’on mesure l’égoïsme des nations qui ont dans leurs mains la clé d’un véritable accord sur le climat.

(1) Pour les scientifiques du Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat (Giec), il faut impérativement limiter l’augmentation de la température moyenne de la planète à 2°, car au delà de ce seuil, les conséquences seraient dramatiques et irréversibles (ils évoquent même l’extinction de 30% des espèces végétales et animales). Or pour éviter d’atteindre ce seuil, il faut une réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) de l’ordre de 40% d’ici 2020 par rapport à leur niveau de 1990.

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Commentaires

2 Commentaires

Comments (2)

ndjamus14 janvier 2011 à

Excellente analyse, cet article je me demande combien de personnes ont compris ces enjeux je recommande également la lecture de celui de matt taibbi sur “La grande machine à bulles” qui est sur la même ligne du tien …

website9 mars 2014 à

I hope this was a very interesting post thanks for writing it!

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